Fosse commune, pendant l'épidémie de peste bubonique, en 1665, à Londres (gravure de Franklin, 1847). © Mary Evans / Bridgeman Images
Fosse commune, pendant l'épidémie de peste bubonique, en 1665, à Londres (gravure de Franklin, 1847). © Mary Evans / Bridgeman Images

Récit. L’écho très contemporain du "Journal de l’année de la peste" 

Lundi 28 Septembre 2020

La réédition du journal des mémoires londoniennes de 1665 d’H. F. (Daniel Defoe), à propos de la peste qui a décimé l’Europe, fait écho à notre monde contemporain.

Journal de l’année de la peste
Daniel Defoe
Le Chat rouge, 320 pages, 22 euros

La vision d’horreur des bubons cautérisés à vif, le décompte méticuleux des trépas successifs et la liste exhaustive des mesures administratives exécutées par le lord maire conduiraient à s’y méprendre.

L’illusion n’a ainsi rien perdu de sa vigueur dans cette réédition du Journal de l’année de la peste, de Daniel Defoe. Nous sommes en 1722, quand l’auteur de Robinson Crusoé, sous les initiales intrigantes de H. F, un énigmatique bourgeois puritain, se propose de relater un des épisodes les plus sombres de la ville : la peste de Londres de 1665 et ses 100 000 morts. Un anonymat curieux eu égard à la notoriété de l’auteur vis-à-vis de ses contemporains lors de la publication. Pour cause, cette prouesse littéraire nouvelle, qui séduira tant Serge Gainsbourg, au point qu’il présente ce roman comme une de ses œuvres fétiches, n’est pas stylistique mais bien didactique. Defoe écrit terrifié par les échos qu’il rapporte de Méditerranée au gré de ses voyages commerciaux, des dires qui content la peste marseillaise de 1720 et 1721, et ses ravages. Sa publication est une mise en garde autant qu’un manuel de bonne conduite à l’attention de la population londonienne. Un avertissement rendu crédule sous la plume du narrateur, qui aurait vécu les faits et serait mort depuis.

Le livre s’ouvre dans un murmure et se poursuit dans le brouhaha de l’exil

H. F., protestant convaincu, ne vit que pour Dieu et son affaire, il revient ici sur ses écrits en commentant les notes prises pendant l’épidémie. Le livre s’ouvre dans un murmure, celui d’une résurrection funeste, celle d’un bacille illustre qui, paraît-il, revient d’Orient et décime déjà sur l’autre rive les pêcheurs de la mer du Nord. Il se poursuit dans le brouhaha de l’exil, ailleurs pour ceux qui le peuvent, chez soi pour les autres. Le pire, selon Camus, qui trouvera dans ce livre l’inspiration de son chef-d’œuvre éponyme sur la maladie. Les cris et les sanglots résonnent alors, le narrateur nous les expose calmement, les cris des malades et les sanglots de ceux qui attendent de l’être. Ils précèdent le silence de l’hécatombe, des mesures administratives tardives et inadaptées, du confinement et de la distance prise entre chacun, des vols et de l’abandon. Enfin le livre se ferme sur la clameur de la foule qui peut être à nouveau et les louanges à Dieu miséricordieux, qui gracierait enfin les âmes repenties après les avoirs châtiées. La parole froide du narrateur retentit aussi : nous n’étions pas prêts.

L’analogie de la gestion d’une épidémie par les pouvoirs publics à quatre siècles d’intervalle

La réédition n’est évidemment pas anodine, tant les mots résonnent de vitalité entre les doigts du lecteur traversant la crise sanitaire du Covid-19. Si les maux diffèrent, bien sûr, l’analogie de la gestion d’une épidémie par les pouvoirs publics à quatre siècles d’intervalle semble aussi pertinente que l’étude sociologique et l’analyse économique de l’impact de ce phénomène.

Pour Defoe, cette œuvre dépasse ces considérations. Gérald Duchemin, auteur de l’avant-propos, considère ce roman comme son plus personnel. L’auteur met sa conscience à l’épreuve et questionne le puritanisme protestant. Il confronte les mystiques, parfois païennes, qu’engendre la « calamité », et s’interroge sur le rôle de la providence et du destin face à la peste. Et si cette idée paraît désuète, les limites de la charité chrétienne et du philanthropisme bourgeois face à la surexposition des plus précaires au virus semblent, elles, intemporelles. 

Simon Grauby

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