Les drapeaux s'agitent sous les youyous à l'arrivée du Président érythréen, Issayas Afewerki, lors de sa visite historique à Addis-Abeba, le 14 juillet 2018. © Stringer / AFP
Les drapeaux s'agitent sous les youyous à l'arrivée du Président érythréen, Issayas Afewerki, lors de sa visite historique à Addis-Abeba, le 14 juillet 2018. © Stringer / AFP

Petites et grandes histoires des drapeaux 3/20. Éthiopie, Adoua et les couleurs de l’Afrique émancipée

Mercredi 5 Août 2020

Parce qu’il a résisté à la colonisation, le pays d’Haïlé Sélassié est une source d’inspiration pour les communautés africaines ou afro-descendantes. Si bien que le triptyque vert-jaune-rouge de son drapeau s’est exporté dans une partie de l’Afrique et jusqu’en Amérique latine.

Le 1 er mars 1896, l’aube se lève sur le nord de l’Éthiopie. Dix-sept mille soldats, fusils chargés, se mettent en ordre de marche dans la vallée aride et rocailleuse d’Adoua. Le royaume d’Italie, parti en retard sur ses rivaux européens dans la « course à l’Afrique », compte bien instaurer par la force un protectorat sur l’empire éthiopien, après que l’empereur Ménélik II a rompu tout accord commercial avec la Botte. Mais alors que toute l’Afrique ploie sous les bottes de la colonisation, l’Éthiopie, forte de quatre-vingt mille hommes, parvient à repousser l’Occident. À la fin de la journée, ce sont bien les fanions de Ménélik II, aux couleurs horizontales vert, jaune et rouge, qui sont brandies triomphalement, alors que l’Italie ravale son orgueil et ses ambitions coloniales.

Adoua, une victoire pour la nation et pour la lutte anticolonialiste

C’est en hommage à cette bataille que l’Éthiopie choisira ses couleurs définitives. Un véritable événement fondateur pour le roman national, et même au-delà. « Adoua a beaucoup marqué les imaginaires africains, raconte l’historien Amzat Boukari-Yabara. C’est une date importante dans l’histoire de la lutte contre le colonialisme, avec une victoire décisive d’un pays africain sur un européen alors même que les puissances occidentales se partagent le gâteau. » L’empire éthiopien y écrit sa légende de terre insoumise à l’Europe, qui seule conserve son intégrité, quand ses voisins sont réduits au rang de colonies (Ouganda et Kenya britanniques, Somalie partagée entre l’Italie et le Royaume-Uni).

Haïlé Sélassié, figure mythique du panafricanisme 

En 1935, l’Italie mussolinienne se risque à nouveau dans la Corne de l’Afrique, sans que la Société des nations ne parvienne à empêcher le conflit. « Le mouvement panafricain, qui vise à l’émancipation du continent et encourage la solidarité entre Africains, va se saisir de cette invasion, reprend Amzat Boukari-Yabara. Toute une génération de militants africains et antillais va se mobiliser, notamment dans les diasporas britannique et américaine. Il y a à l’époque un sentiment d’injustice, le sentiment que la Société des nations ne réagit pas de la même manière vis-à-vis d’un pays africain qu’européen. »

L’empereur d’alors, Haïlé Sélassié, devient une figure quasi mythique de ce panafricanisme et le triptyque vert-jaune-rouge donne au mouvement ses couleurs. Alors quand sonne l’heure des indépendances, entre la fin des années 1950 et les années 1970, treize nations africaines reprennent la tricolore éthiopienne, dont le Sénégal, le Mali, le Togo ou encore le Ghana. S’ajoutent, de l’autre côté de l’Atlantique, le Guyana, le Suriname et la Grenade.

En Jamaïque, le drapeau impérial éthiopien, flanqué du lion de Juda, est repris tel quel et aujourd’hui encore par le mouvement rastafari, fortement influencé par les exploits d’Haïlé Sélassié (de son vrai nom Ras Tafari Mekonnen). L’Éthiopie, chez les rastafaris, est associée à un mythe du retour à la terre d’Afrique, que Bob Marley n’a pas manqué de mettre en reggae.

Des couleurs synonymes de l’émancipation de l’Afrique

L’Éthiopie, elle, a pourtant abandonné le lion de Juda à la chute de l’empire, en 1974. À bout de souffle, le régime s’effondre et laisse place au « Derg » puis à la République démocratique populaire d’Éthiopie, deux régimes marxistes à parti unique dirigés par Mengistu. Le dictateur et ex-militaire, artisan d’une « terreur rouge » qui fit jusqu’à 500 000 morts, change au gré de ses envies l’emblème du drapeau. Le lion est d’abord conservé mais dépourvu du sceptre et de la couronne chrétiens, réminiscences de l’empire honni. Puis il est remplacé par un soc de charrue, et enfin par une roue dentée surmontée d’une étoile jaune sur fond rouge, symboles du régime.

La forme actuelle du drapeau, avec une étoile sur fond bleu, n’est adoptée que depuis 1996 et la création du régime actuel fédéral. Elle représente l’unité et la diversité des neuf régions qui le composent. La fédération, forte de son influence historique et désormais stabilisée, endosse le rôle de médiateur des conflits régionaux. Ce n’est pas pour rien si depuis 2002, l’Union africaine a choisi pour capitale l’Éthiopie et Addis-Abeba. Devant l’imposant siège de ces « nations unies panafricaines », le drapeau éthiopien flotte aux côtés des nations légataires de ses couleurs, toujours synonymes d’émancipation de l’Afrique.

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Demain États-Unis, la bannière des étoiles perdues.

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