L'écologiste Michèle Rubirola est la première femme à occuper le siège de maire de la deuxième villede France. Clément Mahoudeau/AFP
L'écologiste Michèle Rubirola est la première femme à occuper le siège de maire de la deuxième villede France. Clément Mahoudeau/AFP
Lundi, 6 Juillet, 2020

Élections municipales. À Marseille, le Printemps débute en juillet, les défis aussi

L’élection de Michèle Rubirola met fin à soixante-dix ans de deffero-gaudinisme. L’enjeu est double pour la nouvelle municipalité : inventer un nouveau mode de développement et établir une autre façon de gouverner.

Après le communiste Jean Cristofol (1946-1947), le gaulliste Michel Carlini (1947-1953), le socialiste Gaston Defferre (1953-1986), le divers gauche Robert Vigouroux (1986-1995) et le libéral Jean-Claude Gaudin (1995-2020), l’écologiste Michèle Rubirola est devenue la sixième maire de Marseille depuis la Libération. La première femme à occuper le siège de premier édile de la deuxième ville de France. Le scrutin qui s’est déroulé samedi matin dans des conditions où le rocambolesque le disputait à l’ubuesque marque donc incontestablement l’histoire de la ville. Il constitue le point de départ d’une expérience qui pourrait, au fil des années, se révéler utile au-delà des collines qui enserrent Marseille.

1. La fin du cycle deffero-gaudiniste

Les électeurs qui se sont déplacés les 15 mars et 28 juin – soit un inscrit sur trois – ont clairement fait connaître leur volonté de rupture. Elle a été actée par un vote majoritaire du conseil municipal, rassemblant les 42 élus du Printemps marseillais et les 9 élus proches de Samia Ghali, en faveur de Michèle Rubirola. Le cycle d’un quart de siècle de gestion de Marseille par la droite incarnée par la figure de Jean-Claude Gaudin prend fin. C’est même le cycle ouvert par l’élection de Gaston Defferre en 1953 qui se clôt. Le leader socialiste a dirigé la ville pendant des décennies avec la droite démocrate-chrétienne, dans le plus pur style « troisième force ». En 1965, un jeune conseiller municipal de 25 ans, un certain Jean-Claude Gaudin, a été élu sur les listes du même Gaston Defferre. Ce dernier n’a renversé son alliance que sur le tard, cédant aux injonctions nationales de François Mitterrand et acceptant une union de la gauche avec les communistes. Une parenthèse plus que l’ouverture d’une nouvelle ère. Élu en 1995, Jean-Claude Gaudin a gouverné avec la droite seule mais s’est inscrit dans les pas de celui qu’il appelle « le maire illustre » : cogestion de la ville avec FO, le syndicat « officiel » du defferisme utilisé pour contrecarrer la puissance de la CGT ; abandon d’une partie de la ville – les quartiers nord, en l’occurrence –, dirigés par des communistes, sous Defferre, et indigne d’intérêt électoral pour Gaudin car votant à gauche. C’est cet « héritage » que le Printemps marseillais s’est donné pour mission de « solder ». « Le principal enjeu pour la nouvelle municipalité, c’est de sortir d’un développement économique qui repose sur une forme de rente foncière et de réinventer un modèle de développement de la ville et tout découlera de cela, y compris les équilibres socio-politiques », résume le politiste Joël Gombin.

2. Un modèle pour la gauche ?

Le Printemps marseillais se définit comme le rassemblement de onze organisations de gauche, des écologistes et des citoyens. Dès le premier tour, sur les listes, se côtoyaient socialistes, communistes, écologistes, insoumis, citoyens… Une formule unique dans le champ des grandes métropoles françaises ? Sans doute. Mais pas tout à fait une union globale, malgré tout. EELV avait choisi de présenter une liste autonome et, pour avoir refusé ce choix, Michèle Rubirola avait été, il y a quelques mois seulement, mise au ban de l’organisation. Du côté de la FI, l’engagement n’a pas été total derrière Sophie Camard, députée suppléante de Jean-Luc Mélenchon et désormais maire du secteur central de la ville. Pour Joël Gombin, la partie la plus singulière réside dans « un processus intéressant qui est plus parti de la société civile que des partis. Avec, d’un côté, des catégories supérieures plus diplômées du centre-ville qui ont joué un rôle moteur, à l’image d’Olivia Fortin (fondatrice de Mad Mars, vainqueure du fief de la Gaudinie face à Martine Vassal et désormais quatrième adjointe au maire – NDLR). De l’autre, des collectifs des quartiers populaires, dan s la lignée du Collectif du 5 Novembre (créé après l’effondrement, le 5 novembre 2018, de deux immeubles en centre-ville tuant huit personnes – NDLR), qui n’ont cependant pas trouvé de débouchés politiques ». Des acteurs du Printemps marseillais engagés dans des organisations politiques reconnaissent bien volontiers que la « coconstruction » n’a connu là que sa première étape. D’autres soulignent les limites et les insuffisances de l’exercice. « Le Printemps marseillais va devoir élargir son assise sociale s’il veut remporter un deuxième mandat, nécessaire car c’est aussi dans la durée que les choses peuvent être changées », reprend Joël Gombin.

3. Un laboratoire pour la France ?

L’exceptionnalisme marseillais a souvent servi de cache-misère à la municipalité sortante et à son gouailleur en chef, Jean-Claude Gaudin. Il n’en demeure pas moins que Marseille est le fruit d’une construction historique singulière. « Contrairement aux maires des autres grandes villes dont on a beaucoup entendu parler cette dernière semaine, Michèle Rubirola doit gérer une ville extrêmement inégalitaire et d’une grande hétérogénéité territoriale avec un centre-ville, des banlieues et du périurbain. Donc c’est beaucoup plus compliqué que de gérer seulement une ville-centre », décrypte Joël Gombin. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si Anne Hidalgo devait gérer Montmartre, Saint-Denis et Auvers-sur-Oise.

Cette « hétérogénéité » fait aussi sans doute la richesse de la ville et lui confère un caractère « global » en termes de politiques publiques : écoles, transports, logements, culture, comme dans toutes les cités, mais également politique de la ville, rénovation urbaine, emprise portuaire, façade maritime. Problème : nombre de ces compétences sont désormais dévolues à la métropole, où la droite est bien placée pour garder sa majorité. Le conseil départemental, toujours dirigé par Martine Vassal, est un financeur essentiel sur nombre de dossiers. Sans oublier l’État, qui détient nombre de clés. Même si la ville demeure l’unité politique, comment peut-elle peser dans un tel paysage ? « Il n’y a que deux conceptions : celle où la politique repose sur les seuls élus, celle qui implique les Marseillais, indique Jean-Marc Coppola, conseiller municipal communiste sortant et cinquième adjoint au maire.  J’espère que nous allons maintenir cette idée de coconstruction. Dans le cadre de ma délégation, je le ferai. » Et d’ajouter : « Cela fera aussi partie du rapport de forces quand on voudra nous opposer des arguments techniques. » Autrement dit : sans les Marseillais, il n’y aura pas de Printemps. Pour le politiste Joël Gombin, l’un des principaux défis de la nouvelle municipalité est d’ « imaginer une manière de gouverner la ville qui créé de véritables allers-retours entre la société et l’institutionnel. On voit bien aussi que c’est par là que la gauche a souvent péché ».

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