Samedi 26 septembre, à Pantin (Seine-Saint-Denis). La manifestation réunissait enseignants, parents et simples citoyens. Guillaume Clément
Samedi 26 septembre, à Pantin (Seine-Saint-Denis). La manifestation réunissait enseignants, parents et simples citoyens. Guillaume Clément

Éducation. « Nous exigeons des actes, pas de la compassion ! »

Lundi 28 Septembre 2020

Un an après le suicide de la directrice d’école, le collectif Christine Renon organisait, samedi, une marche pour ne pas oublier et défendre le service public d’éducation en Seine-Saint-Denis.

Manteau noir, cheveux attachés dont le vent agite quelques boucles folles autour de son visage masqué, Laurence n’est pas très grande, ni très costaude. Mais elle s’accroche à sa pancarte, qui paraît énorme. Dans le vent qui balaie les rues de Pantin (Seine-saint-Denis), samedi après-midi, on se demande presque laquelle tient l’autre. Sur la planche de bois, la dernière phrase de Christine Renon, dans la lettre qu’elle avait laissée derrière elle, ajoute son poids symbolique : « Je ne pensais pas que ce travail que j’ai tant aimé pourrait m’amener à ça. »

« Christine était une amie », raconte Laurence, qui enseigne à Paris. « J’ai débuté avec elle. C’était quelqu’un de passionné, tellement engagée dans son métier. Elle ne comptait pas ses heures. Et surtout, c’était quelqu’un de drôle. Elle aimait la vie. » Pour elle, pas de doute : le suicide de la directrice de l’école Méhul, sur son lieu de travail, le 21 septembre 2019, et sa lettre signée « Christine Renon, directrice épuisée », constituent « un acte politique. Mais, aujourd’hui, rien n’a changé. L’école n’est pas une priorité pour nos dirigeants ». C’est cet acte qui a conduit le collectif Christine Renon à appeler à cette « marche contre l’oubli, pour la jeunesse et l’éducation » du 26 septembre.

Insuffisance des moyens humains et matériels

Pour le collectif, qui regroupe parents, enseignants et tous les citoyens qui le souhaitent, Mathilde explique qu’il ne s’agit pas de « refaire la même chose qu’il y a un an. Bien sûr, nous continuons à interpeller sur les responsabilités de l’éducation nationale dans le suicide de Christine, mais nous voulons poser la question de l’école dans le département ». Ainsi, au souvenir de Christine Renon, se sont ajoutés ceux de Kewi Yikilmaz et Djadje Traoré, 15 et 19 ans, deux élèves du lycée d’Alembert d’Aubervilliers assassinés l’an dernier. Violence, insuffisance des moyens humains et matériels, misère des services publics… sont dénoncés par le collectif. Écharpe tricolore en bandoulière, Stéphane Peu, député PCF de Seine-Saint-Denis, abonde : « Nous sommes le département avec le plus fort taux de morts dus au Covid, celui aussi où le phénomène de rupture scolaire a été l’un des plus forts pendant le confinement. Mais quand le ministre Blanquer annonce au printemps qu’il va créer 2 500 postes de plus pour la rentrée, il n’y en a aucun pour la Seine-Saint-Denis ! »

« Il faut améliorer les conditions d’apprentissage des enfants dans tout le pays et surtout en Seine-Saint-Denis », explique Daniel, son fils sur les épaules. Ce dernier, scolarisé à Méhul, a eu quatre maîtresses l’an dernier. Son père évoque le « choc collectif » et la « déflagration » ressentis après le suicide de la directrice, et cette institution, l’éducation nationale, qui « a fait le minimum » pour aider et soutenir la communauté de cette école traumatisée. Or « cette année, c’est la catastrophe intégrale, avec le Covid en plus. Trois semaines après la rentrée il n’y a déjà plus de remplaçants disponibles ». Pour Daniel, participer à cette manifestation, c’est « faire en sorte que le geste de Christine se transforme en geste collectif, que l’alerte soit enfin entendue ».

Dans le cortège qui enfle à vue d’œil à mesure qu’il remonte les rues de la ville, Marie-Hélène Plard juge que « l’école ne tient que par l’implication des enseignants et des directeurs ». Cosecrétaire départementale du Snuipp-FSU (premier syndicat du primaire), elle-même directrice, elle reconnaît qu’après le suicide de Christine Renon, « il y a eu une période où le ministère a dû faire plus attention. Mais, en mars, tout a volé en éclats. Et la fameuse “rentrée normale” a d’abord signifié que les directeurs ont eu les mêmes sollicitations qu’avant, mais avec la gestion du Covid en plus ». La syndicaliste estime que, chez les directeurs, « l’épuisement est total, il y a même de l’écœurement maintenant. Nous sommes tellement submergés par le travail administratif que nous n’avons plus le temps de nous poser pour réfléchir à l’accueil des enfants qui ont dû traverser le confinement. La profession est fatiguée et en colère. Plus personne ne veut être directeur. À la veille de la rentrée, il y avait encore des directions non pourvues, ce qui n’arrive jamais ».

Sandrine, elle, était à son poste à la rentrée. Mais, après dix-huit ans de direction à Pantin, bientôt elle n’y sera plus. « Je vais partir à la Toussaint pour un poste de “faisant fonction” de principale adjointe dans un collège proche, en attendant de passer le concours au printemps », explique-t-elle avant d’ajouter : « C’est l’institution qui fait que j’ai envie de changer. Rien n’a bougé depuis l’an dernier. C’est la solitude de la direction qui me pèse. Dans le secondaire, on travaille en équipe, les missions sont réparties… » Puis, comme une ombre : « Peut-être que je me berce d’illusions. Je ne sais pas… »

Lorsque le cortège arrive dans la cour de l’école Méhul, il compte plusieurs centaines de personnes. Sur le perron de l’école, Pénélope, du collectif, conclut : « Les écoles, les collèges, les lycées sont les maillons d’une chaîne de services publics qu’il faut restaurer. Nous exigeons un égal accès à une éducation de qualité. Nous exigeons des actes, pas de la compassion ! » 

Les risques psychosociaux dans l’angle mort

Secrétaire général du Syndicat national des personnels d’inspection (SNPI-FSU) chargés d’encadrer et d’aider les enseignants, Paul Devin dénonce l’absence de prise en compte des risques psychosociaux dans l’éducation nationale : « On dit qu’il faut les prendre en compte, mais c’est de l’incantation, du marketing. Le changement culturel de l’encadrement n’a pas commencé. On considère toujours que quelqu’un qui a des difficultés dans son travail n’est pas à la hauteur. Or ces risques sont une dimension essentielle du travail. Dans le travail, il y a ce qui motive, mais aussi ce qui épuise. »

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